La réappro-
priation
A
ANONYME, Mosaïque de variations, 2025, montage numérique.
La persistance d'une matrice invariante à travers la multiplicité des contextes variables crée un langage commun fondé sur la réappropriation.
B
ANONYME, Homer Simpson Backs Into Bushes, 2010, GIF animé, Internet.
Visualisation de la trajectoire du mème : la répétition du motif initial engendre une aura nouvelle, fondée sur l'épaisseur historique de sa circulation.
Le détournement comme geste créatif
Le mème valorise la transformation car selon Kaplan et Nova le mème « se définit par ce qui se maintient quand du même est produit »13Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 15.. Cette définition pointe vers une structure en deux parties : une matrice fixe (l'élément qui reste constant), et une partie variable modifiée à chaque réappropriation.
Le GIF d'Homerfig.6
14Voir annexe « Homer Simpson Backs Into Bushes ». illustre cette structure bipartite : la matrice fixe est le mouvement d'Homer qui recule, le dessin original extrait des Simpson. La partie variable : les contextes d'utilisation, les situations auxquelles on l'applique. Créer un mème, c'est offrir une matrice. La valeur ne réside pas dans l'image originale mais dans sa capacité à être réappropriée.
Cette perspective révèle une dimension collaborative. Kaplan et Nova notent : « l'importance et le sens de n'importe quel mème tient davantage à son aspect collaboratif qu'à la propagation de son contenu »15Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 18.. Le mème devient un outil qui rassemble des communautés autour d'un langage commun. Faire un mème, c'est participer à une conversation globale, s'exprimer en parlant un langage partagé.
Kaplan et Nova observent : « Comme tout système linguistique, les mèmes sont pris dans de constants processus de dialectisation et créolisation »16Ibid., p. 52.. Les mèmes créent un langage qui permet de transmettre émotions et idées en utilisant des images comme pièce de départ pour une divagation libre et plus large17ARTE, op. cit..
Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 15.
Voir annexe « Homer Simpson Backs Into Bushes ».
ANONYME, Homer Simpson Backs Into Bushes, 2010, GIF animé, Internet.
https://knowyourmeme.com/memes/homer-simpson-backs-into-bushes
L'extraction et la mise en boucle de la séquence télévisuelle transforment une narration linéaire en un état émotionnel permanent, disponible pour le détournement personnel.
Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 18.
Ibid., p. 52.
ARTE, op. cit.
Walter Benjamin et l'aura regagnée par la circulation
Cette logique trouve un précédent théorique chez Walter Benjamin. Dans L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Benjamin observe que la reproduction technique transforme notre rapport aux images. Il note que le processus de reproduction est « désormais dévolu au seul œil visant dans l'objectif »18Walter Benjamin, L'Œuvre d'art... p. 17., libérant l'image de l'action de la main.
Cette transformation modifie ce que Benjamin appelle « l'autorité même de la chose, son poids de tradition »19Ibid., p. 19.. L'authenticité d'une œuvre tenait à son unicité, à sa présence statique dans un lieu et un temps donnés. La reproduction technique permet de placer la reproduction dans des lieux où l'original aurait été impossible à placer.
Le mème inverse ce mécanisme. L'original n'existe pas vraiment. C'est sa circulation qui crée l'unicité. Ce que Benjamin identifiait dans la photographie devient, avec le mème, la possibilité de transformer infiniment tout en maintenant une structure reconnaissable. L'aura ne réside plus dans l'œuvre unique, mais dans l'épaisseur des transformations. Chaque itération porte les traces de ses appropriations.
Le mème radicalise la reproductibilité : il ne s'agit plus de reproduire une œuvre, mais de la transformer en matrice. Les images macros incarnent ce processus : un « système graphique »20Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 22. qui transforme n'importe quelle image en template, en outil de communication partagé.