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Études de cas Analyses visuelles & Corpus
1. La Conque de Lambi

Symbole de résistance et instrument de communication ancré dans l'histoire des Antilles.

Lire l'article sur la symbolique ↗

Voir aussi : L'interview de David Gumbs à ce sujet. ↑ Reprendre la lecture
2. Citation

« Je peux faire une V1 et décider de revenir dessus, de retravailler sur l’œuvre, de continuer à la faire évoluer jusqu'à une V5, V10, tant que je veux, tant que je suis inspiré par cette pièce. Et je trouve ça très intéressant, c'est quelque chose qu’une œuvre traditionnelle n'apporte pas facilement. »

Extrait d'interview avec David Gumbs. ↑ Reprendre la lecture
3. Vodou

Le vodou est une religion traditionnelle africaine fondée sur le culte des divinités, des ancêtres et des forces invisibles. Il permet d’entrer en relation avec le monde spirituel à travers des rituels, des chants et des objets sacrés. Il tire ses racines du culte yoruba et du royaume du Dahomey.

Source : Le Musée Vodou ↑ Reprendre la lecture
4. Cosmogramme

Un cosmogramme Kôngo (Yowa) est un symbole graphique sacré qui représente le cycle éternel de la vie et de l'univers, de l'origine céleste à la destinée humaine. Il affirme l'immortalité de l'âme, le passage entre le monde visible et invisible, et résume les enseignements spirituels du peuple Kôngo (Afrique centrale) sur la plénitude divine de l'être.

Source : blacfoundation.org (via l'article "Deep Meaning of Kongo Cosmogram"). ↑ Reprendre la lecture

1. L'imaginaire figé
(KLM, BWIA, Air France)

L'analyse des supports de communication créés par KLM (Royal Dutch Airlines), BWIA (West Indies Airways) et Air France dans le contexte du tourisme de masse d'après-guerre met en évidence l'utilisation stratégique du design graphique pour répondre à des enjeux idéologiques : commercialiser la Caraïbe comme une destination accessible et désirable pour le public occidental. En effet, le design graphique prolonge ici une tradition qui projetait déjà une vision simplifiée et hétérotopique de la région.

Cette démarche peut occulter les réalités sociopolitiques complexes de l'ère post-esclavagiste et coloniale. Ainsi, le résultat est une standardisation du paysage caribéen par le regard extérieur, effaçant l'identité propre des lieux au profit d'une toile de fond interchangeable pour l'évasion.

Cette simplification s'observe d'abord dans des codes visuels récurrents. La palette chromatique, par exemple, est unifiée par la recherche d'une intensité artificielle, privilégiant les couleurs saturées et chaudes (ocres, rouge corail, jaunes, oranges, rouges vifs) traduisant la promesse de soleil permanent. La composition s'articule autour d'éléments prévisibles (palmier, sable, eau turquoise), tendant vers l'épure paradisiaque. C'est pourquoi nous observons un effacement du paysage complexe : toute trace d'urbanisation, d'industrie ou d'activité non touristique est mise à l'écart, réduisant le territoire à un simple décor indéterminé.

Par ailleurs, l'ambiguïté de la représentation humaine est frappante. La place donnée aux habitants locaux est souvent ambiguë et secondaire, les reléguant à des rôles de folklore ou d'authenticité idéalisée :

  • BWIA West Indies Airways : La figure féminine stylisée dansant le Limbo est une transformation d'un rituel funéraire en spectacle exotique pour le touriste. L'intégration d'un singe et d'un perroquet en tant qu'éléments narratifs contribue à la mise en exergue d'une nature sauvage et festive, renforçant ainsi la caricature de la scène.
  • KLM Royal Dutch Airlines : Le portrait d'un homme au regard intense et au chapeau de paille sert à ancrer une image d'hospitalité rustique et accessible, entouré de vignettes folkloriques (scènes touristiques typiques connues de tous).
  • Air France : Ici le choix d'une absence humaine, privilégiant une faune et une flore générique (colibris, coquillage...).

Dès lors, l'accumulation de ces codes visuels concrétise l'esthétique de l'exotisme : la marchandisation de la différence pour le marché touristique. Ce processus induit une forme d'aliénation visuelle pour les populations locales. Les habitants voient leur propre territoire représenté, non par leur vécu ou leur histoire complexe, mais par une vision externe. L'image produite impose une lecture du territoire qui nie sa profondeur symbolique et son actualité sociopolitique. En cela, le design graphique commercial, même moderne, risque de s'inscrire dans une tradition de « pastiches » (René Ménil), échouant à générer une identité visuelle ancrée dans les réalités structurelles du lieu.

2. Blossom
David Gumbs

L'installation numérique interactive Blossom de David Gumbs intègre la technologie interactive au cœur de son dispositif. Dans ce projet, Gumbs se transforme en médiateur et le spectateur en agent de sa propre narration, opérant ainsi une véritable réparation narrative qui réhabilite le corps et les symboles locaux. À travers cette analyse, j'explore la manière dont Blossom matérialise le modèle philosophique du Rhizome par opposition à la Racine Unique.

L'image projetée sur des écrans ou des draps, d'apparence parfois abstraite, est souvent symétrique et kaléidoscopique. Elle est composée de formes organiques, végétales et sous-marines, évoquant les coraux et les écosystèmes tropicaux. Ces formes, comme l'explique Gumbs, renvoient à la végétation tropicale, sous-marine, et terrestre, agissant comme une trace visuelle de son environnement immédiat.

Le spectateur, transformé en co-créateur, utilise son corps pour engendrer le mouvement, l'éclosion et la modification des motifs. Pour ce faire, il souffle dans une conque à lambi1, un symbole très important dans la culture caribéenne, tant par son héritage ancestral que par son usage culturel. La musique produite par le souffle dans la conque génère alors des formes abstraites, évoquant la musicalité de l'instrument et la puissance du corps dans cette installation. L'œuvre n'est pas fixe ; elle est une partition visuelle qui attend d'être jouée, faisant de l'éphémère et de l'imprévisible sa condition essentielle.

Avec ce projet, on s'éloigne d'une représentation de Racine unique du design graphique et numérique, c'est-à-dire une image fixe, un message définitif, une structure hiérarchisée et centrée. Gumbs, en proposant une œuvre sans centre fixe et sans version finale2, rompt avec ce modèle statique. L'œuvre est une mutation permanente, où chaque interaction est une nouvelle connexion éphémère qui naît et disparaît.

Le choix de la conque de lambi est à cet égard essentiel. L'artiste cherche à dépasser l'image simplifiée de "carte postale" que les touristes perçoivent dans cet "objet exotique." Il réintègre sa mémoire narrative cachée : son utilisation pour les sépultures d'esclaves, son rôle comme instrument de communication codé, permettant de "cacher les messages dans la manière de souffler" afin d'échapper aux maîtres de plantation. En conclusion, David Gumbs transforme l’art numérique en un processus dynamique de transmission et de Relation.

3. Imaginary Scripts
Arthur Francietta

Imaginary Scripts, projet conçu par Arthur Francietta, est un bon exemple pour démontrer la matérialisation concrète de la pensée rhizomique au niveau le plus élémentaire du design graphique : la typographie et le signe. Pour Francietta, originaire de la Martinique et formé à la typographie occidentale, ce projet est né d'une prise de conscience du manque d'outils pour explorer les systèmes graphiques caribéens face à l'omniprésence des conventions latines. Il s'agit d'une quête visant à créer un langage visuel ancré dans la mémoire culturelle caribéenne.

L'objectif principal de Francietta est de concevoir un système d'écriture post-créole qui transcende les limites de l'alphabet latin pour embrasser des formes visuelles, symboliques et tactiles. Cette création est le fruit d'une analyse des sources graphiques non latines héritées de la diaspora africaine et des peuples autochtones des Caraïbes :

  • Les vévés haïtiens, motifs géométriques rituels du Vodou3.
  • Les anaforuanas cubains, graphiques rituels étroitement liés au cosmogramme4 kongo.
  • L'art rupestre amérindien (pétroglyphes), fondement pour réinventer un système d'écriture « sans mots mais imprégné de mémoire ».

Francietta a déconstruit les signes traditionnels pour en extraire un lexique de formes fondamentales : cercles, spirales, intersections et formes segmentées. Ces éléments sont ensuite injectés dans la structure de la lettre occidentale, créant des glyphes qui fonctionnent comme un registre visuel. L'intérêt majeur du travail de Francietta réside dans sa capacité à faire de la typographie la concrétisation matérielle de la théorie de la Relation.

Ainsi, Imaginary Scripts peut matérialiser cette théorie de la Relation d'Édouard Glissant : le signe, ici n'a plus une seule source linéaire et dominante, mais se nourrit de racines multiples et entremêlées, affirmant une identité archipélique. En reconsidérant le système d'écriture, Francietta initie une décolonisation de la lettre elle-même.

4. Anba tè, adan kò
Magalie Mobetie

L'installation immersive et interactive Anba tè, adan kò de Magalie Mobetie marque une étape vers une pratique de la réparation narrative et de la souveraineté culturelle. C'est dans l'image que se lit la Blès : le dispositif se déploie autour d'une structure physique centrale : un arbre sculpté, dont le tronc est entouré de cordes et qui est entouré de petits bancs sur un tapis de terre noire. Cet arbre est un double symbole. S'il renvoie à l'arbre généalogique et à l'ancrage familial, il est aussi une subversion de l'arbre de l'oubli de l'histoire de l'esclavage.

L'artiste propose l'exact inverse : comme elle l'explique, l'installation invite le spectateur à "faire de même, non pas pour oublier, mais pour savoir et partager." L'œuvre devient interactive par l'usage de la réalité augmentée. En se déplaçant autour de l'arbre et en utilisant une tablette, le spectateur active le récit.

C'est dans la fragmentation numérique des figures humaines que l'œuvre matérialise le mieux la Blès et la culture du silence. Les images de synthèse révélées montrent des corps spectraux, pixelisés, voire brisés. Ils incarnent les "fantômes" et les "non-dits" de l'histoire familiale caribéenne. Le trauma est symboliquement enfoui dans la terre (Anba tè), mais le récit est dévoilé par le corps et la technologie (adan kò). Magalie Mobetie utilise les technologies les plus contemporaines pour reprendre le contrôle d'un récit historique confisqué, démontrant que le design peut être un outil essentiel de libération.

5. Friends for the Road
Che Lovelace

L'identité visuelle de Friends for the Road a été développée par l'artiste trinidadien Che Lovelace et la designer graphique Tanya Marie. Elle illustre la puissance du design graphique puisant directement dans le patrimoine caribéen pour créer ses propres esthétiques visuelles. Basée à Trinidad et Tobago, l'association se consacre à la célébration d'événements carnavalesques.

Le cœur de l'identité devient une revendication culturelle : les silhouettes, unies et en effervescence, symbolisent l'appartenance et le mouvement collectif (la road march), rejetant la figure individualiste au profit de l'unité essentielle du Carnaval. L'icône fait référence à l'héritage du J’ouvert, phase liminale du Carnaval, historiquement associée à l'expression des esclaves affranchis et à la subversion.

Le choix de conserver une texture brute, même dans sa forme vectorielle, est un geste qui va à l'encontre d'une esthétique lisse et aseptisée. Cette approche revalorise le geste et l'artisanat. Ainsi, cette esthétique brute et texturée résonne directement avec l'acte de revalorisation culturelle prôné par la Négritude. La palette vibrante et saturée (oranges, rouges, jaunes) ancre l'identité dans l'expression artistique locale. Le design graphique va donc au-delà des clichés de la carte postale touristique en célébrant une pratique complexe, interne et historiquement chargée.