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Comme les films, mon article est fait pour être regardé sur grand écran.

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[Interview]

La Brigade du Titre

C'est un studio de création par deux graphistes : Matthieu Decarli et Olivier Marquézy, spécialisés dans la conception de génériques et d’identités visuelles pour le cinéma, la télévision et le numérique. Réputée pour son sens du récit et son approche graphique singulière, l’équipe transforme chaque générique en véritable porte d’entrée narrative, capable de poser une ambiance, une énergie ou un univers dès les premières secondes.

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Contexte

Le 21 novembre, à 14:09 à débuter en visioconférence une rencontre très enrichissante avec Matthieu Decarli et Olivier Marquézy. Plusieurs facettes du générique ont été abordés pour comprendre pourquoi les génériques sont ainsi fait et reconnus.

Comment vous présenteriez-vous, enfin, comment vous présenteriez votre démarche, votre univers ? Et comment la brigade du titre permet de faire découvrir un univers, une façon de faire autour du générique ?

[Olivier Marquézy]

A la base, on est des graphistes. Et par la suite, on anime ces graphismes pour en faire, entre autres, des génériques. Mais effectivement, la base de notre métier, c’est le graphisme. À partir de là, qui dit graphisme, dit mélange de médias. Il faut faire passer des informations avec de la typo, il faut faire passer des informations avec des images, quelle que soit la source ou l’origine de ces images, que ce soit de l’image fixe, de l’image filmée, de l’image animée, de l’image dessinée, de l’image découpée, etc. Et donc, notre boulot consiste, la plupart du temps, à utiliser tous ces moyens qui sont à notre disposition, pour proposer la solution la plus élégante et adéquate qui soit, en fonction d’un film, du rythme d’un film, d’une musique, d’une intention, d’une nécessité. Et que cette chose-là fasse partie le plus discrètement possible du film, tout en ayant son utilité.

Comment communiquer vous avec les personnes qui vous demandent un travail sur le générique, pour un documentaire, pour une série, pour un film, comment vous abordez le travail qui est demandé, qui vous est proposé ?

[Mathieu Decarli]

Ça dépend vraiment de l’ambition du générique qu’on te demande. Il y a beaucoup de cas de figures très différents, et chaque exercice a vraiment ses spécificités. Pour te dire, dans le dialogue, ce qu’on se rend compte, c’est que plus t’es vers la série, moins t’as accès au réalisateur, et plus t’es en lien avec le producteur. Et plus t’es sur du long métrage, ou du documentaire, plus là tu bosses uniquement, quasiment, qu’avec le réal et la monteur(se). Donc là t’es dans un conflit qui est beaucoup plus resserré. Après, il y a des exceptions dans tout. Il y a des séries avec qui on a bossé beaucoup avec les réals, et il y a des films avec qui on a eu beaucoup à faire au producteur. Mais en règle générale, ce qu’on se rend compte, c’est qu’il y a un peu ce truc là. Donc nous, ce qu’on préfère, et de loin, c’est d’avoir affaire aux créateurs, fabriquer le film, parce que c’est eux qui reconnaissent le mieux les enjeux, et c’est eux qui sont le plus indépendants vis-à-vis des pressions des financiers. Ils ont l’habitude de défendre leurs idées, donc si t’as un bout de gras à défendre, il vaut mieux avoir le réal avec toi qu’un producteur.

Lorsque vous collaborez sur les génériques, comment articulez-vous un peu les attentes du client, du réalisateur ou autre avec vos propositions visuelles ? Comment vous articulez tout ça selon les propositions ? Peut-être avec un exemple pour accompagner le propos.

[Matthieu Decarli]

En fait, c’est très dur de parler de graphisme pour les réalisatrices ou les réalisateurs. C’est un peu comme pour la musique parfois. Ils ont pas forcément le vocabulaire, pas forcément les références. Le générique, c’est un corps un peu exogène. C’est pas le même registre, c’est pas les mêmes enjeux. Donc ils ne savent pas toujours en parler ou communiquer. Parfois, ils ont des envies un peu floues. Ce qui fait que nous, il faut qu’on propose beaucoup. Et il n’y a qu’en voyant que les gens arrivent à dire ça j’aime, ça j’aime pas, ça c’est intéressant, ça c’est nul. C’est un peu ce que j’appelle la technique de l’entonnoir. C’est-à-dire que tu présentes beaucoup et puis tu fais le tri, tu fais le tri. Et puis à la fin, il ne reste qu’une. Parfois, le générique, on propose, on peut faire 4, 5 versions de trucs différents avant qu’on s’arrête sur une.


Mais par exemple, les typos pour les films, des trucs qui peuvent paraître très simples, tu peux passer beaucoup de temps parce que trouver la bonne typo, c’est très compliqué. Les trucs les plus durs, c’est quand tu n’as rien vu, tu as juste vu un scénario, tu n’as pas encore d’univers visuel, tu n’as pas encore vu le montage, tu n’as pas encore vu des choses un peu concrètes. Parceque nous, on a vraiment besoin, on doit s’insérer dans un espace qui est l’espace de l’histoire, du film et du tournage et du montage. Et plus tu as connaissance de cet espace-là, plus c’est simple pour nous d’en comprendre les enjeux dramatiques et narratifs.


Parce que par moment, vous aviez juste un brief et vous devez essayer de déduire l’univers pour le générique.


[Matthieu Decarli]

Oui, un brief et un scénario. Ce qui est déjà bien, mais en même temps, là, typiquement, on a un scénario, on n’a pas encore vu d’image et ce n’est pas si évident de se dire « est-ce que mon idée va coller de la séquence qui suit ? » Parce que le générique, ce n’est pas un résumé du film, ça vient à un instant T d’un film et il faut être dans le sentiment de cet instant là, de cette séquence. Si le film commence à le dire, tu ne vas pas faire un gros générique qui tabasse. Ou alors, ça racontera autre chose et le réel voudra que ça soit raconté. Mais en tout cas, il faut toujours avoir l’intelligence de savoir à quel moment et dans quelle ambiance doit être le spectateur à ce moment-là.


[Olivier Marquézy]

C’est une porte d’entrée, le générique de début. Donc, il faut entrer de la manière la plus adéquate qui soit dans le film. Sinon, c’est raté.

Qu’est-ce qui fait qu’un élément graphique résonne pour vous avec l’univers d’un film ?

[Olivier Marquézy]

S’il fait sens dans le film et dans ce dont on peut se servir de cet objet pour de l’animation.Sinon, ça n’a pas de sens.



[Matthieu Decarli]

Moi, j’ai l’impression qu’il faut une bonne culture graphique. Pour connaître l’histoire de la typo, l’histoire de l’animation un petit peu. Et voir quand est-ce que si tu fais référence à un truc, qu’est-ce que ça va invoquer. Est-ce que le truc sera à côté de la plaque ou pas ? Si tu fais des codes très fictifs pour un polar, si tu fais un code, comédie, louis de funès pour un polar hyper sérieux, c’est sûr que tu tombes à côté.

Avez-vous le sentiment que le travail sur les génériques est suffisamment mis en avant dans les chaînes de production d’un film ou non ? Et pourquoi ?

[Olivier Marquézy]

Alors non, pas du tout. Pour la raison bien simple que c’est l’un des derniers soucis des producteurs généralement et que quand tu prépares un film, tu fais ce qu’on appelle des budgets. Donc un tableur Excel avec combien va coûter l’allocation de la caméra, les équipes, etc. La postproduction, le montage, le mixage. Et bien souvent, la ligne générique n’est pas remplie parce que ça a longtemps été traditionnellement laissé au bon vouloir des boîtes de postproduction qui font le montage, le mixage, l’étalonnage, etc. et à qui on demandait de se débrouiller pour faire un générique. Donc non, non, ce n’est pas du tout culturellement quelque chose auquel les gens pensent tout de suite. Généralement, c’est quand le film existe qu’on se dit, tiens, il faudrait faire un générique chouette et ça pourrait être intéressant.


Ce qui ne facilite pas toujours les possibilités de travailler dans ce domaine parce que du coup, les gens nous appellent en disant, désolé, on n’a plus beaucoup de sous, mais machin, voilà. La triste réalité. Mais après, c’est très particulier parce que ça dépend aussi du niveau de production. Aux Etats-Unis, ça ne doit pas être tout à fait pareil, en tout cas dans certains types de productions. En France, mais voilà, là, on parle pour la France et le domaine qu’on connaît.

Comment, avec votre expérience, décrivez-vous la reconnaissance professionnelle du motion design dans l’industrie du cinéma ? Est-ce qu’elle a évolué ?

Parce que je sais qu’avec Saul Bass, ça a permis toute la création du générique de manière plus artistique, je veux dire, parce qu’au début, c’était de manière plus informatif, c’est-à-dire qu’il y avait eu la criée du générique et d’autres façons de faire.


[Olivier Marquézy]

À la fois, les gens le respectent, mais oublient un peu qu’on pourrait faire ça aujourd’hui ou autrement, ou l’équivalent en tout cas. C’est un peu particulier et puis ça se fragmente parce qu’aujourd’hui, on travaille énormément, par exemple, pour des séries. D’accord. Et dont la plus grande partie, l’exercice est différent parce que c’est plus un générique qu’on demande, c’est un logo de titre animé, en fait. Parce que ça n’est qu’un carton qui dure cinq secondes. Donc dans cette partie-là, à la limite, la chose redevient “mieux considérée”, parce que les producteurs comme les diffuseurs savent qu’ils doivent avoir un titre qui soit un logo et qui soit quelque chose de déclinable, reconnaissable, etc. Ce n’est pas la même approche dans le cinéma.

Mais il y a quand même des vagues et régulièrement, on voit des beaux génériques de films. Mais je n’ai pas l’impression que ce soit quelque chose totalement ancré dans la culture du cinéma français. Alors qu’on a eu de très grands créateurs de génériques de films et que plein de gens ont des super souvenirs des génériques de Louis de Funès, etc. C’est bizarre.



[Matthieu Decarli]

Non, après, il faut voir qu’on est très séparés de la chaîne de production. C’est-à-dire qu’un réalisateur, il écrit son scénario avec un scénariste. Ensuite, il va avoir une prod, il a sa prod, il monte une équipe, il bosse vachement avec son déco, vachement avec sa costumière. Ok. Tu vois, c’est un peu que la pré-production, après, tu as le tournage, après, tu as le montage et après, tu as le générique qui va être une fraction qui arrive généralement assez tardivement. Ça arrive souvent à la post-prod.

Pour vous, de quelle façon la création graphique pourrait-elle apporter une part de reconnaissance ?

Tout à l’heure, vous m’avez dit justement que ça dépend beaucoup des réalisateurs, du choix et de la typo et que c’est très précis, mais je voudrais savoir si, d’une certaine manière, vous pouvez quand même essayer d’influencer cette part de reconnaissance au-delà des choix du réalisateur où c’est vraiment pas faisable et du coup, je voudrais savoir un peu comment vous pensez ? Je pense à Gaspar Noé avec l’irréversible Par exemple, il y a eu un travail de typographie où ils ont inversé, c’est-à-dire que le générique de fin c’était le générique de début et le générique de début c’était le générique de fin.



[Matthieu Decarli]

Après, faire un générique très sobre avec une bonne petite pose, c’est aussi vachement beau et c’est vraiment un exercice mais du coup, c’est vraiment spectaculaire. Le spectateur, il va se dire à moi, genre, putain, j’ai bien chanmé. Tu peux avoir des trucs, tu peux avoir des génériques très, très simples mais avec un tout petit truc, une petite idée qui, pour moi, son… exercé mais, enfin, voilà, je pense que pour qu’il y ait de la reconnaissance, il faut que ça soit spectaculaire, je pense, pour les gens et pour le métier.

Pour vous, de quelle façon la création graphique pourrait-elle apporter une part de reconnaissance ?



[Matthieu Decarli]

Il y a des projets qu’on refuse.Parce qu’on ne le sait pas,parce qu’on n’aime pas le scénario, parce qu’on ne sait pas quoi faire,parce qu’on ne se sent pas à l’aise...



[Olivier Marquézy]

Mais c’est rarement pour des histoires éthiques ou Non. En même temps on ne peut pas dire si c’est éthique politique ou si c’est… Esthétique, biarchistique, hein. Mais bon, comment on séparait tout ça, quoi ? Un truc esthétiquement dégueulasse, généralement, tout va avec.



[Matthieu Decarli]

Mais après, il faut pouvoir se le permettre de diffuser des choses. Enfin, c’est pas… Parfois, tu dis oui à des choses qui ne te plaisent pas forcément, mais il faut faire tourner la marmite, quoi.

Que pensez-vous de toute cette émergence de l’IA et de ce travail qui est utilisé à des fins génériques ?

Je pense à Secret Invasion, la série de Marvel Studios où ils ont utilisé pour les concepts art de l’IA. Bien qu’ils défendent l’idée qu’ils n’ont pas utilisé de l’IA sur le générique tout entier, on voit qu’il y a des similitudes dans la situation où l’IA, il y a deux ans, faisait pour la vidéo des choses un peu comme du morphisme.



[Matthieu Decarli]

C’est Un outil qui peut être génial, mais qui est hyper dur à paramétrer. Ce que je me rends compte, c’est que quand tu as un truc précis en tête, avant de l’avoir, tu passes beaucoup de temps. Donc, c’est un rapport ambigüe pour le moment. Mais ça va être un outil, je pense, comme un autre. Il faudra qu’il faudra apprendre à dompter pour des besoins précis. C’est le graal des producteurs. Eux, ils pensent que des trucs que tu mettais six mois à faire, qu’ils vont faire ça en deux secondes et qu’ils n’auront plus besoin de payer personne. Mais non. Tout dépend si tu fais du Shein ou du Chanel. Si tu fais un truc comme ça, ça marchera. Si tu veux un truc précis et un peu sur mesure.



[Olivier Marquézy]

Oui, Impasse. Une fois, ça nous a servi pour des histoires de droit où on avait créé tout un générique basé sur des vieux magazines détectives des années 50, des années 60, sur une grande couverture temporelle en plus, dont la prod pensait avoir les droits parce qu’ils avaient un partenaire avec le journal, un partenariat, etc. Donc on avait une matière qui avait été validée par le réel, par la production, etc. Et qui tombait à l’eau de par la matière qu’elle contenait. Et là, ce qu’on a fait, c’est qu’on a mixé les deux, on a gardé la source du journal et on a demandé à l’IA de recréer une image avec à peu près le même type de grains, les mêmes types de situations, etc. Et ça a été plus une sorte de bouée de sauvetage qu’un vrai choix. Mais ça n’est pas inintéressant. Mais voilà, je m’en serais bien passé. Tu es dans ces considérations écologiques.



Merci d’avoir pris du temps pour répondre à ces questions. Je vous remercie infiniment pour votre considération.



Mais De rien ! Bon courage pour la suite. C’est cool ! Et n’hesite pas à nous envoyer le résultat de ton travail.